Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Amérique du Nord


Indépendance et obstination (En attendant le jour)

La qualité des polars de Michael Connelly tient beaucoup à leur précision documentaire, au sein des services de police de Los Angeles. En attendant le jour ne fait pas exception à la règle et raconte pas moins de trois affaires, d'importances inégales, en cherchant un certain réalisme et crédibilité sans pour autant négliger l'aspect romanesque de son récit. Sur le papier, tout semble couler de source mais il y a un grand talent de conteur derrière, avec une économie de moyens au service d'une efficacité maximale, dosage parfait d'action, de rebondissements et de psychologie. Pour la première fois, Connelly s'attache aux pas d'une enquêtrice, jeune, mais marquée à la fois par une histoire familiale compliquée et une ascension professionnelle stoppée net par une affaire de harcèlement dont elle est la victime expiatoire. Pour le reste, la dénommée Renée Ballard partage de nombreux points communs avec le détective chéri de Connelly, Hieronymus Bosch : intelligence intuitive, indépendance forcenée, obstination et ... difficultés avec sa hiérarchie. On a beau connaître à fond les ingrédients habituels des livres de Michael Connelly, impossible de ne pas marcher une fois de plus et de ne pas se prendre de sympathie pour cette femme-flic solitaire dont la meilleure amie est du genre canin. De là à rêver de voir réunis Renée et Hieronymus dans une enquête commune, il n'y a qu'un pas auquel l'auteur d'En attendant le jour a déjà pensé (ses deux prochains romans en attente de traduction). On en salive déjà d'avance.

 

 

L'auteur :

 

Michael Connelly est né le 21 juillet 1956 à Philadelphie. Il a publié une trentaine de romans dont Le poète, Créance de sang et Sur un mauvais adieu.

 


13/08/2019
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Marigot aux émanations délétères (En lieu sûr)

Parue à la rentrée 2015, l'édition française de Six jours avait fait l'effet d'une déflagration par son ambition et sa puissance narrative, nous faisant découvrir un écrivain déjà au faîte de son art : Ryan Gattis. Depuis, ce dernier a publié Air (non traduit en français) et En lieu sûr (Safe en V.O) dont l'action se déroule sur 3 jours à Los Angeles, avec deux narrateurs, héros d'un roman noir assez décevant vu les attentes mises dans le talent de l'auteur. En lieu sûr voudrait être une sorte de tragédie grecque, intime et sociale, situé dans la période immédiate avant la crise des subprimes mais ce qu'il raconte n'a pas la force nécessaire pour y parvenir. Certes, les deux personnages principaux sont très fouillés, se mouvant dans un marigot aux émanations délétères où s'ébattent membres de gangs et représentants d'organisations officielles (FBI, Stups) tout en jouant sur les deux tableaux. Et leurs tourments, avec plusieurs flashbacks explicatifs, ne sont pas moins empreints d'ambigüités et de douleurs. Mais si le roman n'a pas l'impact qu'il devrait, c'est en grande partie dû au style oral voulu par Gattis qui en français donne une langue vernaculaire assez pénible à déchiffrer, plutôt grossière même, avec l'impression au final que l'on se trouve dans une banlieue hexagonale plutôt qu'à Los Angeles. Evidemment, la traduction d'En lieu sûr a dû être difficile mais le résultat n'est vraiment pas probant, même avec la playlist punk-rock, donnée en début d'ouvrage, qui sert de B.O à l'un de ses deux héros, En lieu sûr se lit sans ennui, bien sûr, mais ne peut se comparer à l'emprise dévastatrice de Six jours que Ryan Gattis aura bien du mal à égaler dans le futur.

 

 

L'auteur :

 

Ryan Gattis est né 1978 dans l'Illinois. Il a publié 7 romans dont Six jours.

 


29/07/2019
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Affres de la création (Les innocents et les autres)

Par sa construction, plutôt alambiquée, ses grandes nuances psychologiques, en ne faisant pas de cadeau à ses personnages et enfin ses thématiques et son intellectualisme, Les innocents et les autres est un roman furieusement américain. Très brillant, quasi conceptuel et un peu enivré de sa propre virtuosité. Dana Spiotta ne cesse de vouloir surprendre son lecteur au détour de chaque début de chapitre, défaisant la chronologie et évoluant d'un personnage à l'autre, ils sont principalement trois et féminins. L'un des grands sujets est celui de la création, en l'occurrence cinématographique avec la question de l'investissement que l'on est prêt (e) à y mettre, quel que soit le prix à payer. Sans compter, dans le cas de documentaires, les éventuels dégâts collatéraux. Les trois héroïnes de Les innocents et les autres sont chacune à leur façon dysfonctionnelles. Se pose aussi le problème de la responsabilité dans leur travail ou leur vie tout court. Et celui du respect aux autres qui prend une toute autre dimension quand il s'agit d'une amitié au long cours. Bref, il s'agit d'un roman très riche, déstabilisant parfois mais incroyablement maîtrisé, trop sans doute dans le sens où il peut apparaître peu spontané, voire même manipulateur. Les cinéphiles, en tous cas, seront aux anges avec une multitude de références que l'on sent le fruit de choix sincères et très pointus.  

 

 

 

L'auteure :

 

Dana Spiotta est née le 16 janvier 1966 à New Jersey. Elle a notamment pubiés Eat the Document et Stone Arabia.

 


22/03/2019
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Une détective singulière (Céline)

Céline, l'héroïne du roman éponyme de Peter Heller, est un personnage très singulier. Une dame de 67 ans qui exerce ses talents en tant que détective au service des familles qui ont vu un de leur proche disparaître sans laisser de traces. Ajoutons qu'elle souffre épisodiquement d'emphysème pulmonaire et qu'elle manie comme personne les armes à feu. On apprendra par ailleurs au cours du récit que son passé recèle un lourd secret : elle a dû abandonner un enfant à la naissance. Ce qui explique dans doute sa vocation à rechercher des personnes disparues. Céline est une originale et le portrait amusé et bienveillant dessiné par Peter Heller constitue le premier intérêt du livre. Et peu importe s'il est souvent irréaliste, l'auteur n'oublie jamais qu'il s'agit d'une fiction et que les faits comme ses personnages n'ont pas besoin d'être crédibles pour susciter notre adhésion (qui sera plus difficile pour un lecteur aimant la logique et les histoires avant tout plausibles). Le roman est en vérité un faux thriller car, si suspense il y a, il est sans cesse ralenti par des flashbacks ou des digressions. C'est du "slow writing" dans toute sa splendeur, si tant est que la chose existe, riche en descriptions élégiaques de la nature et en scènes souvent drôlatiques qui n'ont que peu à voir avec l'intrigue principale. Pour reprendre une phrase bien connue, c'est ici bien plus le voyage que la destination qui compte. Un livre à lire sans hâte, donc, dans le moelleux d'un canapé ou, mieux, seul(e) en forêt ou au bord d'un lac qui frissonne élégamment sous le souffle du vent.

 

 

L'auteur :

 

Peter Heller est né le 13 février 1959 à New York. Il a publié La constellation du chien et Peindre, pêcher et laisser mourir.

 


03/03/2019
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Dans l'ombre du grand homme (La troisième Hemingway)

Hemingway fascine toujours. L'écrivain, bien sûr, mais aussi son existence aventureuse et remplie de femmes. Et pas des moindres comme sa troisième épouse, Martha Gellhorn, correspondante de guerre à la personnalité bien trempée qui a fini sa carrière de journaliste en couvrant l'invasion américaine de Panama, à l'âge vénérable de 81 ans. Cependant, aussi incroyable qu'ait été cette femme, c'est presque toujours à travers la célébrité de son mari que l'on se réfère à elle, en France en tous cas, puisque La troisième Hemingway s'intitule Love and Ruin, en Amérique. Martha n'est pourtant pas une inconnue : on l'a croisée dans Mrs Hemingway de Naomi Wood et dans le téléfilm de luxe Hemingway & Gellhorn où elle était incarnée par Nicole Kidman. Mêlant vérité et fiction, Paula McLain s'immisce dans la tête et les pensées de son héroïne dans La troisième Hemingawy, avant, pendant et après (trop peu hélas) son mariage avec l'auteur de Pour qui sonne le glas. Les meilleurs passages du livre sont assurément ceux consacrés à la guerre d'Espagne au moment où les deux reporters ne sont encore que des amis. Plus avant dans le roman, Paula McLain montre bien en quoi les deux caractères entiers et indépendants de ces deux êtres ne pouvaient que se heurter et se blesser avec en plus une rivalité de plus en plus grande du point de vue journalistique et littéraire. L'auteure n'insiste pas outre-mesure sur les scènes de ménage parait-il "homériques" qui les opposèrent au moment où leur union déclinait. La troisième Hemingway n'est pas dénué de style même si demeurant plutôt sage, s'intéressant avant tout à la psychologie de son sujet, ne cherchant pas à dévoiler plus qu'il ne faut de l'intimité des Hemingway. Au-delà de son ménage avec le grand homme, l'on retient en priorité le portrait d'une femme au tempérament affirmé, bien décidée à mener sa vie sans compromissions, passionnée et toute entière dédiée à sa mission de raconter les turbulences du monde.

 

 

L'auteure :

 

Paula McLain est née en 1965 à Fresno (Californie). Elle a publié 4 romans dont Madame Hemingway et L'aviatrice.

 


16/02/2019
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Itinéraire d'un perdant (Les tribulations d'Arthur Mineur)

Arthur Mineur (Less en V.O) est un écrivain sans succès depuis des années qui arrive à la cinquantaine avec le sentiment que sa vie est en grande partie ratée. Du point de vue artistique, c'est un auteur situé dans une zone grise entre la médiocrité et le génie, mais aussi sentimental avec des histoires d'amour (on lui fait remarquer qu'il est un "mauvais homosexuel") qui se terminent invariablement par un échec. Un personnage de perdant, pas vraiment magnifique, en pleine crise existentielle que Andrew Sean Greer raconte sur le mode de la comédie, le confrontant à des situations absurdes où il frôle le ridicule tout en restant touchant par son extrême vulnérabilité. Et puisqu'il s'agit des Tribulations d'Arthur Mineur, celui-ci a l'occasion de faire le point de son existence alors qu'il entreprend un tour du monde, entre signatures, rencontres et commémorations diverses, de Berlin au Japon en passant par Paris, Turin, le Sahara et l'Inde. C'est un roman qui va très vite dans le présent, d'une contrée à une autre, et s'attarde à l'inverse dans le passé de son héros. Le tout, sous une plume ironique et plaisante qui cherche moins l'approfondissement que la description des sensations et des interrogations d'un individu somme toute relativement égocentrique. Greer n'évite pas les répétitions dans ce roman agréable à lire mais loin d'être mémorable qui rappelle parfois, en nettement moins bien, ceux de ses confrères américains, John Irving ou Paul Auster, par exemple.

 

 

L'auteur :

 

Andrew Sean Greer est né le 5 novembre 1970 à Washington. Il a publié 5 romans dont L'histoire d'un mariage et Les vies parallèles de Greta Wells.

 


20/01/2019
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Une famille de l'intérieur (Cette maison est la tienne)

Fatima Fahreen Mirza est née en Californie, de parents indiens émigrés, à l'instar des protagonistes de son premier roman, Cette maison est la tienne, publié en France à peine plus de deux mois après les Etats-Unis. Et bien que les personnages du livre vivent en Amérique, c'est bien de la littérature indienne dont se rapproche l'auteure, se penchant principalement sur les dysfonctionnements d'une famille de confession musulmane à travers une trentaine d'années. C'est d'ailleurs dans son aisance à se mouvoir dans différentes temporalités que le livre impressionne, non sans déstabiliser au préalable. En effet, Cette maison est la tienne fait se succéder de très nombreuses scènes sans ordre chronologique préconçu, certaines s'éclairant seulement a posteriori, Fatima Farheen Mirza faisant confiance au lecteur pour remettre dans l'ordre et s'approprier cette pénétrante histoire familiale centrée autour de deux filles, d'un fils, de leurs parents et de quelques membres de leur communauté. Assez rapidement, le roman devient celui des divergences entre deux générations, avec une rébellion qui sera effective chez le fils et moins évidente chez ses deux soeurs qui refuseront cependant d'accepter des mariages arrangés. Il y a un grand talent chez la jeune romancière pour raconter une famille de l'intérieur, ses joies et ses épiphanies mais surtout ses petites lâchetés, jalousies et compromissions. Et une bienveillance constante pour des personnages pleins de nuances qui assument leurs erreurs même aux conséquences tragiques. A ce titre, la confession du père, qui occupe le dernier chapitre, est une pure merveille de grâce littéraire, chargée d'une émotion contenue jusqu'alors. Vu l'âge de Fatima Farheen Mirza, 27 ans, il y a lieu de croire qu'il y a beaucoup à espérer d'une romancière déjà aussi maîtresse d'un style très personnel et d'un tel don pour l'art de la narration.

 

 

L'auteure :

 

Fatima Farheen est née en 1971 en Californie. A Place for us a été publié en juin 2018 aux Etats-Unis.

 


29/12/2018
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La communauté radieuse (Eden Springs)

Eden Springs est le seul roman de Laura Kasischke à ne pas avoir été immédiatement traduit en français (il date de 2010). Ce n'est certainement pas un hasard tant ce livre est un objet étrange, une sorte de docufiction si l'on souhaite utiliser un terme cinématographique. En tous cas, par sa brièveté, il s'agit plutôt d'une novella qui ne cherche pas à raconter son histoire dans tous ses aspects (elle est basée sur des faits réels) mais par bribes et petites touches, incluant des témoignages de l'époque (au début du XXe siècle), extraits de journaux, photos, etc. Autour de Benjamin Purnell, prédicateur tout de blanc vêtu et de ses disciples, c'est toute une communauté "radieuse" qui s'est installée dans le Michigan doublée d'une véritable entreprise en autogestion avec ses cultures mais aussi son parc d'attraction, son zoo et son équipe de baseball. Eden Springs propose une vision partielle et subjective de la vie communautaire et de la chute finale de ce groupe qu'on appellerait aujourd'hui secte. Le talent de styliste de Laura Kaschichke n'est pas en cause mais il est ici au service d'un récit frustrant sans profondeur et suscitant assez peu d'émotions et/ou de frissons. Un livre à part dans l'oeuvre de l'auteure que ses inconditionnels aimeront peut-être mais qui ne saurait rivaliser avec ses plus grandes réussites.

 

 

L'auteure :

 

Laura Kasischke est née le 5 décembre 1961 à Grand Rapids (Michigan). Elle a publié 10 romans dont Un oiseau blanc dans le blizzard, Les revenants et Esprit d'hiver.

 

 


19/12/2018
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L'intime et le monde (Asymétrie)

Imaginez : vous avez écrit deux longues nouvelles qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre, la première en partie autobiographique et la deuxième de pure fiction. Comment les relier entre elles pour en faire un roman ? Il suffira de glisser quelques menus indices que seul le lecteur attentif remarquera et d'appeler l'ouvrage Asymétrie. Peut-être que ce n'est pas ainsi que Lisa Halliday a conçu son premier livre mais c'est après tout du domaine du plausible. Et il faut bien dire que sa lecture laisse des pensées pour le moins ... asymétriques. Le premier segment qui raconte la liaison d'une jeune femme avec un grand écrivain presque trois fois plus âgé qu'elle a un charme new-yorkais évident mais n'est pas transcendé par son style ni par une progression quelconque de l'intrigue. Plaisant mais finalement anecdotique. Evidemment, le fait que l'histoire soit en vérité celle de la liaison passée de l'auteure avec le grand Philip Roth a créé un buzz littéraire outre-Atlantique qui a assuré le succès du livre. La deuxième nouvelle ressemble davantage à un exercice de style, la tentative d'une romancière américaine de décrire l'existence, les états d'âme et les souvenirs d'un citoyen d'origine irakienne bloqué à l'aéroport d'Heathrow. Cette partie-là d'Asymétrie est la plus ambitieuse mais elle n'est pas vraiment convaincante. Enfin, la coda du roman, avec la transcription d'une interview du grand écrivain qui réapparait pour l'occasion, se lit plutôt comme un hommage malicieux et tendre à Roth. Globalement, donc, pas d'ennui dans la lecture d'Asymétrie mais pas de passion non plus pour un livre qui laisse un peu perplexe en faisant le grand écart entre récit de l'intime et perception des tumultes du monde.

 

 

L'auteure :

 

Lisa Halliday est née en 1977 dans le Massachusets.

 


11/12/2018
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Navigation tumultueuse (Manhattan Beach)

Qu'est-ce qui entravait quelque peu la lecture de Qu'avons-nous fait de nos rêves, roman le plus connu de Jennifer Egan ? Sans aucun doute la surabondance de personnages dans un roman choral généreux mais inégal. Le même reproche ne devrait pas être fait à Manhattan Beach, puisque trois protagonistes principaux seulement tiennent le récit mais il y a tout de même de fréquents passages successifs des uns aux autres qui brisent parfois le rythme et conduisent à une certaine frustration. Car il faut bien dire qu'Anna, 12 ans au début du livre, la vingtaine par la suite, est de loin le caractère le plus captivant du livre et que l'on ressent une certaine désillusion quand Jennifer Egan la néglige pour un temps. Anna et sa relation fusionnelle avec son père, Anna abandonnée par celui-ci, Anna et sa soeur handicapée, Anna et l'employeur douteux mais séduisant de son père, Anna et son travail de scaphandrier aux chantiers navals de New York... On a parfois l'impression que l'auteure se perd un peu quand elle quitte son héroïne des yeux dans des chapitres à l'intérêt moindre. Cependant, le portrait de l'Amérique des années de dépression puis de celle entrée en guerre est assez réussi et extrêmement documenté, notamment concernant la place nouvelle des femmes dans un pays qui a engagé ses forces vives masculines dans le conflit. La navigation avec Jennifer Egan est par moment tumultueuse, tortueuse et incertaine mais dès qu'elle retrouve son chemin on ne regrette pas le voyage.

 

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L'auteure :

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Jennifer Egan est née le 7 septembre 1962 à Chicago. Elle a publié 5 romans dont Qu'avons-nous fait de nos rêves et Le donjon.


22/08/2018
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